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Imbroglios et incertitudes politiques en Guinée

Par Alpha Ousmane Barry, Professeur des Universités : La plupart des Guinéens ont salué avec un enthousiasme débordant le changement intervenu le 05 septembre dernier ; savourant ainsi avec grand bonheur le fait d’être débarrassé de la tyrannie qui s’est imposée en Guinée depuis 2010. Mais, contre toute attente, plus le temps passe, chaque événement qui survient, à la fuite utile des jours, dans la vie politique du pays, plonge davantage les citoyens dans l’incertitude, comme si le drame guinéen obéissait à un retour cyclique d’un perpétuel désenchantement.

En d’autres termes, entre autoritarisme du pouvoir, décisions, contre-décisions et opposition qui s’oppose à elle-même, tout se passe comme si la junte militaire entraînait inexorablement la Guinée et les Guinéens tout droit dans un précipice. Du fait des contradictions flagrantes entre la parole officielle constamment diffusée dans l’espace publique et les actes posés par le CNRD, la norme de sincérité est profondément entamée entre le peuple et la junte militaire. Ainsi, se posent aussi en filigrane le recyclage de ceux qui ont œuvré pour le maintien d’Alpha Condé au pouvoir. Cette fracture entre la junte militaire et le peuple guinéen aura sans doute de graves conséquences dans la suite des événements en cours.

1.Au commencement étaient les mises en scènes

Aussitôt arrivée à la tête du pouvoir, la junte militaires s’est attirée la faveur de l’opinion publique guinéenne par la prise de décisions susceptibles de berner les esprits superficiels. C’est ainsi qu’elle s’est engagée sans tarder dans des mises en scènes parfois délirantes. En effet, dans le sillage de leur irruption sur la scène politique, comme toute junte militaire d’ailleurs, nos braves soldats se sont employés à tourner en dérision les Guinéens en rendant visite aux morts et aux vivants, en embrassant bourreaux et victimes, en restreignant la liberté des acteurs du pouvoir déchu, tout en laissant libre-cours leurs activités quotidiennes. C’est ainsi que, après avoir promis monts et merveilles à leurs concitoyens, les choses commencent à se gâter. En immergeant les Guinéens dans une sorte de méli-mélo, comme si elle ne s’était jamais prosternée devant le tombeau de Kaman Diaby, notre junte-militaire-bien-aimée a réveillé le fantôme de Sékou Touré dont l’ombre trône aujourd’hui sur le pouvoir au point d’assombrir l’horizon du pays. Or, même si on n’a jamais entendu parler du pays des dragons, à plus forte raison d’y avoir fait une visite, tout esprit éclairé intègre dans sa tête l’idée que le bon sens recommande de ne jamais s’évertuer à réveiller de sa torpeur l’esprit maléfique d’un dragon endormi.

Et comme en un rêve, l’ombre maléfique du dragon assombrit la lueur d’espoir née de la destitution d’Alpha Condé. Aujourd’hui, il n’est guère de doute que les habitudes de la chose populaire et révolutionnaire sonnent le tocsin de leur retour au bercail. La propagande du complot permanent a été l’arme fatale qui a permis au PDG de maintenir les Guinéens dans une situation de tension permanente pendant vingt-six ans. Elle revient au galop avec la junte militaire au pouvoir qui vient de la remettre au goût du jour en inventant une cargaison d’armes fantômes arrivées comme par enchantement via les vagues qui déferlent au port de Conakry. Cette trouvaille est digne d’un conte des mille et une nuit où un jeune homme, qui se marie le soir dans la ville du Caire en Egypte se réveille le matin devant le portail de la Cité en Syrie sans réaliser ni comprendre ce qui lui arrive.

En homme éclairé, Vincent Bolloré, qui a sans doute senti une vague de malheur déferler sur les côtes de l’Atlantique, s’est précipité de céder ses actions en Afrique. Dans ce contexte, on a besoin ni d’être initié au charlatanisme ni au prophétisme pour savoir à ce jour que la situation politique guinéenne n’augure rien de rassurant. S’il s’agit là d’une certitude, une autre non moins sûre est l’imprévisible exercice du pouvoir car dans le champ politique, nul ne peut prévoir de quoi demain sera fait. Le pouvoir corrompt et aveugle, le CNRD aura-t-il la juste mesure des choses ? Seul l’avenir nous le dira ! En attendant, on peut se permettre de recommander à chaque citoyen l’impérieux devoir de prier Dieu, les Mânes et autres forces de la nature pour détourner de son lit le déluge qui s’avance vers les côtes guinéennes. Et s’il ne s’agit guère d’une simple farce, comme il faut s’y attendre, on peut d’ores et déjà se permettre de plaindre le sort du Procureur chargé du dossier des poursuites judiciaires.

2.Une opposition opposée à elle-même

Pendant de longues années, je n’ai eu cesse de me demander pourquoi l’avènement du pluralisme politique en Afrique n’a guère mis fin à la pérennité du pouvoir présidentielle des chefs africains. De telle sorte que dans bon nombre de pays un nouveau président n’arrive sur l’arène politique que quand sonne le glas de la mort de celui en exercice. Président à vie, présidents morts-vivants, que dire de ces présidents qui se fossilisent à la tête du pouvoir ? Et quelle est la cause de cette fossilisation à la tête du pouvoir ?

Par bonheur, j’ai assuré consécutivement la direction de deux Thèses de doctorats à des années d’écart sur la situation politique au Cameroun, aux mains de Paul Biya et une troisième sur celle du Gabon, dirigé successivement par les Bongo père et fils. Tout au long de ces travaux, j’ai fini par m’aviser qu’en Guinée, comme partout ailleurs en Afrique, l’opposition est minée par un égoïsme sans commune mesure : chacun se veut le plus présidentiable or, cette posture supprémacime empêche toute possibilité de dialogue voire d’entente et de partage du pouvoir.

Mais, l’aspect le plus important est que cette situation laisse libre-cours aux pouvoirs en place d’assurer leur pérennité à la tête de certains Etats africains. D’où se dégage le constat qu’elle se décline sous une autre forme davantage gravissime : en Afrique, l’adversaire est un ennemi à abattre. Cette animosité entre acteurs politiques qui devraient pourtant pouvoir négocier et partager le pouvoir est le relent de la plaie incurable qui ronge l’espace public et le champ politique. Ne pouvant jamais accorder leurs violons, les acteurs politiques de l’opposition créent les conditions favorables : i) à la pérennisation du pouvoir en place, ii) participant du même coup à leur affaiblissement, iii) Et pire, après des années d’errance, bon nombre d’opposants se laissent banalement récupérer par le pouvoir en place. Irrémédiablement, l’opposition affaiblie, insignifiante, participe elle-même du désengagement de ses militants qui désertent progressivement les rangs par lassitude et déception. Or, il s’avère indispensable de former un bloc soudé pour évincer tout président qui occupe les rênes du pouvoir, assuré de l’obéissance des institutions à sa botte.

Si cette attitude des acteurs politiques se vérifie un peu partout en Afrique, elle se redouble du communautarisme, véritable maladie qui gangrène de manière singulière la vie politique guinéenne. Comme cela vient de se passer, la cacophonie orchestrée par nos acteurs politiques crée, on ne peut plus clairement, les conditions favorables au maintien à la tête du pouvoir de la junte militaire. Dominés par la crise de leurs égos, les acteurs politiques guinéens viennent d’étaler sur la scène publique l’image d’une clique immature. On pourrait même dire que de gens qui ne devraient guère parler de politique semblent disposer de voix plus amples au point de se permettre de bafouer les règles élémentaires de la citoyenneté en proposant à une junte militaire de réduire le nombre de Partis politiques. On peut, comme c’est le cas au Benin, établir certes des critères à remplir pour obtenir l’agrément d’une formation politique, mais autant chaque citoyen a le droit de vote, autant il dispose de plein droit de la création d’un Parti politique. Toute remise en cause de ce droit est une entorse aux règles élémentaires de la démocratie. Pour rappel dans les années 90, des âmes bien intentionnées avaient soufflé aux oreilles du Général Lansana Conté de prôner le bipartisme en Guinée. Il a fallu l’acharnement de Ba Mamadou pour changer l’ordre des choses.

Tous les régimes politiques qui se sont succédé à la tête de l’Etat guinéen ont chacun à sa façon pérennisé trois maux qui accablent notre pays : la mal-gouvernance, le communautarisme politique et la violence. Face aux risques de laisser le CNRD entraîner la Guinée dans l’épisode cyclique d’une autre dérive, il revient aux seuls Guinéens le devoir de prendre en main leur destin en se mobilisant pour atténuer la hardiesse des dérives de la junte militaire au pouvoir.

 

Alpha Ousmane Barry, Professeur des Universités

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