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Coup d’Etat et coups d’éclat en Guinée : de la rumeur à l’énigmatique zone d’ombre

Par-delà tout ce qui pourrait se dire de notre pays et dans notre pays, il est un fait tellement récurrent qu’il tient désormais des habitudes solidement ancrées dans le mode de vie des Guinéens : la rumeur.

Pour comprendre comment la rumeur – qui court, qui court – s’est érigée en phénomène de société, il suffit tout simplement de remonter le cours de l’histoire, car l’expérience a montré qu’à force d’imposer une règle draconienne à des hommes, ils finissent toujours par développer un réflexe visant à libérer leur énergie de l’emprise du pouvoir qui les oppresse. C’est ainsi que, face aux abus des pouvoirs consécutifs et en l’absence de toute liberté d’expression, les Guinéens ont réagi en créant deux attitudes alternatives : l’ironie collective et la rumeur.

L’ironie est une forme de moquerie critiquant de manière voilée la vraie nature des choses. Sa généralisation en fait un phénomène de société qui se collectivise. On peut en citer trois exemples : i) Sous le régime de la chose populaire et révolutionnaire (première République), face à la pénurie de tout et de tout, due à la suppression du commerce privé, comme alternative au manque de chaussures, les citoyens se sont ingéniés dans l’accommodation en faisant du bois taillé ou de pneus et de chambres à air usagés, des « protèges-pieds ». C’est ainsi que, dans la bouche de monsieur-tout-le-monde, se clamait : « on chausse Korboti ou Labé-Tamba en attendant le bateau ». ii) De la même manière sous le régime de Lansana Conté, face au retour des vieilles habitudes de confiscation des libertés dans le système de gouvernance à l’œuvre, on disait mine de rien « le changement dans la continuité ». Cela signifiait de manière ironique que le pluralisme politique et la démocratie dont on se targuaient à longueur de journée dans les médias publics n’étaient que de façade. iii) Enfin, tout au long de la parenthèse du pouvoir de Dadis Camara, les Guinéens avaient surnommé le premier ministre de la transition : « La fille », sous-entendu, la « fille de joie facile à dompter, prête à tout », incapable de protester ou de récuser des avances. On se souviendra que, intimidé par Dadis Camara, le premier ministre de la transition, constamment sous l’emprise de sa voix tonnante, faisait profil bas, comme cela se passe parfois dans des rôles inversés, quand un fils trop expansif crie dessus son père.

Quant à la rumeur, elle est l’ancêtre de l’opinion publique, qui est une doxa. Platon consacre l’un de ses dialogues à la doxa (c’est-à-dire ce qui va de soi), qu’il définit comme la « croyance à mi-chemin entre le doute et la certitude. C’est pour cette raison que, dans le Prince, Machiavel conseillait : « une diffusion calculée des arcanes du pouvoir ». En d’autres termes, dans la mesure où le peuple ne doit pas tout savoir, la stratégie du pouvoir doit consister à lui cacher la vraie nature des choses. Or c’est ce qui fait de l’opinion – une croyance (doxa).

De ce fait, même si le hasard peut faire que l’opinion soit vraie, elle n’en demeure pas moins une opinion, c’est-à-dire un non-savoir : « un jugement irréfléchi, propre aux masses ignorantes (comme c’est le cas en Guinée en cette période de frénésie collective) ». Ainsi, le peuple ne se fie-t-il qu’aux apparences des déclarations de bonne volonté constamment diffusées par le CNRD alors que la règle d’or à observer dans le contexte présent était de ne juger les putschistes que sur la base de leurs actes.

Avant de s’attarder sur le contexte politique présent, il ne serait pas inintéressant de donner deux exemples de rumeur : 1) A un moment donné, les Guinéens étaient tellement excédés que, de temps à autre, la rumeur de l’amputation du pied de Lansana Conté, diabétique, courait dans les quartiers de Conakry ou alors on disait qu’il avait perdu la tête, entre autres exécutoires du défoulement de citoyens meurtris par la souffrance. 2) C’est de la même manière que, la rumeur de la mort d’Alpha Condé, avait contraint le président à déambuler dans les rues de Kaloum pour démentir l’infamie.

Les paramètres de notre petit exercice de réflexion étant posés, passons maintenant aux zones d’ombre qui soulèvent des interrogations sur la prise du pouvoir en Guinée par les forces spéciales sous la direction du Colonel Mamadi Doumbouya. Si aucun doute ne subsiste sur les motifs de prise du pouvoir par les militaires constitués en CNRD, on est enclin d’accepter l’idée que plusieurs zones d’ombre entourent leur irruption, comme en un rêve, sur la scène politique.

En effet, s’il est clair que l’autonomie des forces spéciales de l’autorité du ministère de la défense empiétait sur l’exercice d’un contrôle effectif sur leurs activités, on se demande alors pourquoi Alpha Condé seul en a payé les frais. Jeté en pâture, il a essuyé une humiliation mémorable lors de ce qu’on pourrait appeler désormais son « pèlerinage douloureux » dans les rues de la capitale, sous les cris réprobateurs d’une foule en liesse.  Pourquoi lui seul et pas les autres ténors du pouvoir ? Cette question est d’autant plus pertinente si l’on considère que, depuis 2010, l’autorité était quasiment monopolisée par ces barons-là.

Ainsi, se pose-t-il en filigrane la question de savoir qui l’a sacrifié sous les huées de ceux à qui il avait imposé une violence inouïe. Mais surtout pourquoi l’a-t-on sacrifié seul ? En effet, selon la rumeur qui domine l’information en Guinée, le ministre de la Défense aurait mis en garde à vue le chef des putschistes ; c’est alors que celui-ci, aussitôt après avoir été libéré par ses poulains, aurait pris dans la foulée le devant de la situation.

Toutefois, l’expérience a montré que, dans tous les contextes de contrôle du pouvoir, c’est la tête de l’un ou de l’autre qui est en jeu et le premier à avoir la peau de son adversaire en sort vainqueur. Il n’est guère question de pitié ! Pourquoi alors, dans ce cas-là, le commanditaire supposé de l’arrestation de Colonel Mamadi Doumbouya n’a-t-il pas subi le même sort que le président ? Et peut-être pourquoi pas les autres barons du pouvoir ? On sait avec certitude à présent que d’anciens hauts fonctionnaires du pouvoir déchu sont des conseillers de haut rang auprès de la junte militaire. Cette collaboration laisse planer des doutes sur la norme de sincérité de celui qui gouverne à présent la Guinée.

Plusieurs autres zones d’ombre subsistent également dans cette situation. Après l’arrestation d’Alpha Condé, deux rumeurs circulent en parallèle. D’une part celle qui considère que la libération du président déchu vers un pays d’accueil est subordonnée à son renoncement au pouvoir en signant une lettre. D’autre part, Alpha Condé souhaiterait rester en Guinée ce qui serait inacceptable pour la junte militaire au pouvoir. Dans tous les cas, ce qui est sûr pour le moment, c’est l’engagement officiel du CNRD auprès des représentants de la CEDEAO, dépêchés à Conakry, de le libérer. Si tel est le cas, cette disposition déclencherait colère, indignation et déception chez plus d’un Guinéen car juger Alpha Condé pour sa gouvernance du pays est un devoir louable auquel il ne faudrait en aucun cas déroger.

Un autre aspect de la rumeur, qui court et qui continue de courir tous azimuts, concerne des informations relatives à des délits économiques diffusés par le CNRD de manière inopinée. Tout esprit clairvoyant reste pessimiste sur la pertinence de ces faits et des chiffres avancés, car on peut se demander sur quelle base ont-ils été établis aussi rapidement ; qu’il s’agisse de la signature de contrats miniers de personne à personne ou de sommes d’argent détournées dans les ministères.

Tout se passe si cela ne représentait que d’affirmations péremptoires visant à s’attirer le soutien de l’opinion ou à détourner l’attention des Guinéens de la vraie nature des choses. On peut ouvrir une parenthèse pour montrer, qu’en matière d’argumentation, toute affirmation non étayée par des exemples et des chiffres précis et contextualisés sur la base d’une démonstration rationnelle, est péremptoire. D’où la nécessité de mettre en place une commission d’audit des ministères voire de tous les services quelle qu’en soit la durée voire le prix. Cela permettrait de poser un vrai diagnostic de la situation en vue de proposer des solutions de remédiation face aux multiples problèmes qui se posent. Ainsi verrait jour en Guinée un vrai Etat fondé sur une gouvernance efficace du pays.

Il sied de rappeler aux Guinéens, plutôt que de s’opposer à un homme politique, tel Alpha Condé, il convient de s’attaquer plutôt au système mis en place tout au long de son pouvoir voire aux habitudes fortement ancrées dans l’administration par les pouvoirs consécutifs qui ont tenu le pays pendant plusieurs décennies. Il n’est pas nécessaire de rappeler ici que le PDG, le PUP et enfin le RPG ont reproduit les mêmes habitudes et géré à l’identique le pays sous le label d’un pouvoir hégémonique.

Aujourd’hui, Alpha Condé n’est plus président, mais le système de pouvoir qui s’est érigé tout au long de sa présidence reste intact. Or, pour assurer un changement en profondeur visant à améliorer qualitativement la vie des citoyens en Guinée, il est plus raisonnable dès à présent de mobiliser toutes les énergies nécessaires en vue de rompre avec les habitudes déjà ancrées et les hommes tapis dans l’ombre du système étatique.

Le changement intervenu est certes une avancée importante, mais l’expérience a souvent démontré que les espoirs suscités par de tels événements sociopolitiques débouchent le plus souvent sur la chimère. Qu’en sera-t-il pour la Guinée ? Seul l’avenir nous dira !

 

Alpha Ousmane BARRY

Professeur des Universités en France

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