- À la Une, Actualités, Société

Siaka Barry sur la menace contre les journalistes : « libérez doyen Souleymane Diallo. Libérez la presse guinéenne !!!  » (Tribune)

À Mr le Président Alpha Condé !

Mr le Président !

Il nous revient de plus en plus, de constater avec amertume et désarroi, une certaine propension marginale de votre gouvernement au bâillonnement de la presse et à l’acharnement gratuit sur les hommes de média.

Ce triste constat est-il le reflet d’une panique de fin de règne ou une tentative désespérée de museler la presse dans un processus liberticide global visant à perpétuer ledit règne ? Seuls vous et votre entourage pouvez répondre à cette interrogation. Toutefois, est-il que les récents soubresauts en matière de liberté d’expression et d’opinion, se manifestant de plus en plus à travers des intimidations de jeunes journalistes, d’exils forcés, d’agressions physiques et verbales, d’ouvertures de procès aux allures de « guerre d’usure contre la presse », d’arrestations arbitraires qui confinent à des expéditions punitives…eh bien ce sombre tableau apocalyptique commence désormais à jeter un halo de dictature sur votre règne qui avait pourtant si bien commencé sous des auspices vertueuses en matière de presse et d’opinion.

J’ai souvent opté pour la politique du silence, croyant que plusieurs abus liberticides récent étaient isolés ou dû aux excès de zèle de votre entourage antipopulaire. Essayant de nous convaincre nous-mêmes que VOUS, après quarante années de lutte pour la liberté, vous saurez ramener tout le monde à la raison et sauver les derniers meubles de la démocratie guinéenne. Toutefois, la récurrence des phénomènes liberticides et l’allure de plus en plus décomplexée que prennent les fossoyeurs de la démocratie, nous emmènent aujourd’hui à penser que la méthode-Coué n’a plus sa place, là où il faut désormais une action vigoureuse et radicale pour contrer les apprenti-dictateurs.

C’est fort de cette conviction, que je vous interpelle, en tant que votre fils spirituel, mais aussi en tant que patriote épris de la Guinée, de bien vouloir donner un sens ultime à votre noble combat, en épargnant la presse guinéenne (baromètre de notre démocratie) des supplices de Tantale auxquels les larbins et autres laquais du pouvoir la vouent actuellement.

Souleymane Diallo en prison, c’est une aile de notre jeune histoire démocratique que vous mitraillez ! Souleymane Diallo en prison, c’est un pan du vestige de notre jeune presse que vous écroulez ! Souleymane Diallo en prison, c’est le Rubicon mémoriel de plusieurs décennies de combat qui est franchi ! Bref, Souleymane Diallo en prison, ce sont les idéaux de l’opposant Alpha Condé que vous emprisonnez !

Je ne connais pas personnellement l’homme, je ne partage pas le plus souvent sa ligne éditoriale, j’ai même eu personnellement quelques accrocs avec son journal concernant un article qui me stigmatisait, mais si nous voulons sincèrement bâtir une démocratie vraie et véritable, force doit rester à la célèbre maxime de Condorcet : « Je n’aime pas vos idées, mais je me battrais pour qu’elles soient exprimées » !

Mr le Président, vous le savez mieux que moi, que le doyen de la presse guinéenne Souleymane Diallo, en dépit de son air baroudeur, de son humour sarcastique et de son penchant provocateur, est un monument vivant de notre glorieuse marche pour la quête de la démocratie et de la liberté. Le doyen Souleymane Diallo a été de toutes les expéditions courageuses qui ont abouti à cette nouvelle ère démocratique ayant permis votre installation à Sèkhoutoureyah, des années de braise sous la chape de plomb du Général Lansana Conté, jusqu’aux récents tumultes liés à la tentative de tripatouillage constitutionnel de votre propre entourage, en passant par l’épisode ineffable de la transition militaire. C’est au nom de cette démocratie qu’il a été sur tous les fronts pour vous défendre lors de votre arrestation arbitraire en décembre 1998. Si jeune à l’époque, j’ai été personnellement témoin de ses prises de positions courageuses pour vous défendre face aux commis zélés de Lansana Conté, qui voulaient votre mort, et qui, par un tour de magie dont eux seuls détiennent le secret, vous entourent aujourd’hui encore, confortablement perchés à vos côtés, sous les lambris dorés du palais, toujours prêts à expédier vos défenseurs d’hier, les combattants de la démocratie, au palais de justice et aux cachots de l’infamie !

Mr le Président ! Dans mon discours de passation de service en 2017 je vous disais ceci : « il est beaucoup plus facile pour un homme politique de rentrer dans le palais Sèkhoutoureyah que de rentrer dans le panthéon de l’Histoire ». Aujourd’hui, au moment où l’heure fatidique du bilan s’approche pour vous, que dis-je pour NOUS, comprenez mon inquiétude de plus en plus grandissante face à ce virage « polyptique » que prend in extremis votre gouvernance. Pourtant, lorsque vous proclamiez dans l’effervescence de votre investiture en décembre 2010, que vous seriez « le Mandela et l’Obama de la Guinée », quel patriote n’avait-il pas applaudi avec frénésie ? Quel démocrate ne s’était-il pas surpris à rêver enfin d’un âge d’or démocratique en Guinée ? Près de neuf ans après, Mr le Président, qu’avons-nous fait de ce rêve ? Qu’avons-nous fait de cet immense espoir que nous avions si légitimement soulevé chez nos concitoyens ? Quelle dernière image léguerez-vous à la postérité ? Celle de Mandela ou celle de Mugabe ? Celle d’Obama ou celle de Bokassa ? Pendant qu’il est temps, vous êtes encore le maître de votre propre jeu, vous avez encore toutes les cartes dans vos mains ! Vous pouvez les répartir encore à votre guise en veillant à ce que vos as s’abattent pour la justice, la paix et l’unité nationale, et que votre joker soit pour la démocratie et le bonheur du peuple guinéen !!!

Oui Mr le Président ! À quoi bon emprisonner un LYNX ? Car même du fond de sa cellule son regard perçant pourrait entrevoir les lueurs de la vérité ! Libérez Souleymane Diallo ! Libérez la presse guinéenne !!!

Que Dieu sauve la Guinée !!!

 

Siaka Barry ancien ministre

Laisser un commentaire