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Le discours du Président de la République : un mirage des mots

Tribune. Le discours politique est un genre de communication très ancien qui, au fil du temps s’est imposé dans le paysage politique, comme un outil incontournable qu’utilisent les acteurs politiques dans la conquête et l’exercice du pouvoir politique. Mais dans le cadre de cette présente analyse du discours de M. le Président de la République, Pr. Alpha CONDE tenu ce mercredi, 03 septembre 2019 à l’occasion de son adresse à la Nation. Nous utiliserons une autre définition différente de la première. Une définition qui nous permettra de comprendre les points sur lesquels les discours politiques sont généralement fondés.

Ainsi, selon Ghiglione « le discours politique est un « discours d’influence produit dans un monde social », et dont le but est d’agir sur l’autre pour le faire agir, le faire penser, le faire croire ». Ce qui sous-entend que les que les discours politiques ont une visée d’incitation à penser et à faire, qu’une visée de démonstration de la vérité.

C’est donc, dans cette dynamique discursive que le Président de la République s’est inscrit en vue de susciter au sein de l’opinion, une réflexion et un débat autour d’un certain nombre de questions d’intérêt national.

Alors pour analyser son discours, nous utiliserons succinctement deux grandes méthodes d’analyse : la méthode lexico métrique d’Amélie Seigneur (Méthode d’analyse des discours) et la méthode d’analyse critique du discours de Michel Foucault. Ces deux méthodes vont nous permettre d’une part, de comprendre les champs sémantiques, les modes d’argumentation et de légitimation, la structuration ou le système d’énonciation. (Garric et Al, 2006 ; Seignour, 2009). D’autre part, de décrypter les zones d’ombre et interpréter les différentes visées politiques dissimulées dans chacun des énoncés. Pour ce faire, la première partie de notre travail sera focalisée sur la forme du discours et la posture de l’émetteur ; et la deuxième partie quant à elle sera focalisée sur une analyse critique des champs sémantiques et les modes d’argumentation.

En effet, le locuteur éminemment stratégique a, dans un discours politique de 23 paragraphes (selon la version originale transmise par le bureau de presse de la Présidence), rappelé quelques acquis et perspectives de sa gouvernance, son parcours d’opposant historique, son rêve d’une Afrique plus souveraine, sa volonté d’engager une consultation inclusive par rapport au débat sur la constitution etc.

Ce discours de tribun intervient à un moment où le paysage sociopolitique de notre pays est essentiellement dominé par les contradictions entre les antagonistes et protagonistes d’un éventuel projet de référendum ou de changement constitutionnel.

D’ailleurs, le locuteur nous montre sa forte implication dans son discours comme témoignent les 48 pronoms personnels : la première personne du singulier « Je » utilisée 29 fois ; la première personne du pluriel « Nous » utilisée 13 fois et la deuxième personne du pluriel « Vous » n’est utilisée que 6 fois.

Ainsi, cette forte présence de l’émetteur à travers l’usage répétitif du « Je » souvent utilisé au présent, indique le caractère déterminant et personnalisé de son discours. Ensuite, le « Nous » sujet intégré dans des phrases performatives. Il est généralement suivi du verbe « devoir ». (Amélie Seignour ‘’Méthode d’analyse des discours’’ p.39).  Par exemple : « Nous devons nous unir face à notre avenir commun et nous engager tous pour la paix sociale et l’unité de la Nation ».

A travers le « Vous » souvent conjugué au conditionnel, il s’adresse directement au peuple : «…Tout le monde me parle, je vous entends et vous comprends tous…». Enfin, en montrant que le pays s’est engagé dans une dynamique de changement irréversible, il utilise un style de communication fictionnel. A ce propos, il déclare ceci : «…Force est de constater que la Guinée est sur la bonne voie et l’espoir est permis pour des lendemains meilleurs ». Ce genre de construction argumentatif est souvent utilisé par les rhéteurs dans le but de mettre en évidence leur pragmatisme et leur compétence.

Par rapport aux indices référentiels, quatre principaux champs sémantiques dominent l’allocution du Président de la République. D’abord, le rappel des objectifs de son engagement politique, ses exploits, son ambition d’une Guinée qui doit prendre son destin en main et son attachement aux valeurs de la démocratie participative.

Au titre de ce deuxième point de notre analyse, nous décrypterons et interpréterons quelques champs sémantiques, qui, à mon avis méritent d’être éclairci pour permettre aux uns et aux autres de comprendre les différentes zones d’ombre dudit discours.

En effet, depuis sa réélection pour son deuxième et dernier mandant (selon les dispositions des articles 27 et 154 de la constitution du 10 mai 2010), le Président de la République a fait preuve d’un mutisme en étant prudent et discret quant au sujet de son avenir politique à la tête du pays. Mais sa dernière allocution est sans nul doute un premier pas franchi par rapport à ses  intentions inavouées.

Pour réussir son pari tout en évitant les critiques de ses adversaires, des médias et les mouvements sociaux, il a procédé à une construction fictionnelle de la réalité, en jouant sur les émotions de ses interlocuteurs au début de son allocution : « Depuis mon élection à la magistrature suprême, j’ai eu comme seule et unique préoccupation l’intérêt de la Guinée et des Guinéens » dit-il. Et, dans la même logique, il se montre ouvert aux débats démocratiques : «…je comprends le débat en cours sur tous les sujets de préoccupation y compris la constitution…Avant toute prise de position personnelle, j’ai le devoir d’écouter tout le monde. Pour ce faire, j’instruis le PM d’initier les consultations…Tout sujet peut être discuté dans une démocratie ».

Cependant, ce deuxième pan de son discours, comporte en son sein trois principales interrogations autour desquelles nous devons orienter notre réflexion : sur quel sujet cet éventuel débat sur la constitution portera-t-il : la durée et nombre du mandat présidentiel ? Quel sera la forme de ladite consultation : une conférence nationale ou un référendum ? Et, le Premier Ministre, Chef du Gouvernement a-t-il la légitimité de conduire ce projet de consultation, sachant que ce dernier et toute son équipe gouvernementale sont favorables à une nouvelle constitution (quel qu’en soit son contenu) ?

 

Aly Souleymane Camara, Auditeur en Master science politique à l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia.

 

Email : alysouleymanecamara66@gmail.com

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