Fria : Naby CAMARA, SGCD tire les leçons de la crise qui a secoué la ville minière

Le secrétaire général chargé des collectivités décentralisées de Fria explique comment l’autorité préfectorale s’est impliquée dans la gestion de la crise et des stratégies de canalisation d’éventuels remous sociaux dans la cité minière.Lisez l’interview

Racontez-nous comment vous avez vécu la crise à Fria ?

La crise dont il s’agit, je l’ai vécu en intégralité. Parce que j’ai été muté à Fria en 2011. En ce moment, la crise n’était pas encore née. Elle a commencé devant moi. On a géré un peu de temps avant que la crise ne prenne une certaine ampleur. Avec le Préfet d’alors, nous avons vu les intentions de certains travailleurs, cadres de l’usine. Nous avons prévenu l’autorité, et nous avons tout fait pour éviter la crise. Nous avons impliqué tout le monde à la bonne gestion de cette période.

Mais malheureusement, l’autorité n’avait pas été comprise. Si nous avions été écoutés, nous aurions pu éviter cette crise. Mais les déclencheurs ne nous ont pas écouté. Ils ont tenu coûte que coûte à se faire entendre, à se faire voir. Et la crise a été dure. Malheureusement, au moment de la crise, tous ceux qui étaient à la base, ont quitté cette ville. Ils l’ont laissé dans les mains des autorités locales, administratives et politiques, des sages, et certains jeunes de bonne volonté et des femmes. C’est nous qui avons géré la crise. Aujourd’hui, nous disons qu’elle tire vers sa fin. L’espoir renaît au sein de la population grâce à l’intervention du Chef de l’Etat, le Président Alpha Condé.

Qu’aviez-vous fait spécifiquement pour canaliser cette crise ?

Ce que nous avons compris, les gens réclamaient ce qui n’était pas possible en ce moment. Un proverbe de chez nous dit : « Il faut regarder la position du soleil pour prévoir son voyage ». Si tu prévois ton voyage au moment où le soleil a dépassé le zénith, si c’est loin, tu risques d’arriver la nuit. Et c’est ce que nous, nous avions vu. Nous avions voulu l’éviter. Les gens ont dit il faut qu’ils soient payés à telle hauteur. Qu’il faudrait que les travailleurs soient mis dans certaines conditions. Vu la conjoncture de ce temps, l’autorité a vu que ce n’était pas possible. Parce que l’usine était dans une phase de défaillance économique. Rusal n’avait pas dit non, parce que nous avions organisé plusieurs rencontres entre ces syndicats du moment et la direction de l’usine. La direction de l’usine n’a jamais dit non on ne prend pas ceci ou cela. Mais donnez-nous le temps parce que nous avons certaines contraintes. C’est ce qui a été le langage de la direction de l’usine Friguia.

Je me souviens, certains cadres de l’usine Friguia avaient dit que « cette usine tourne à travers ce que nous recueillons dans certaines usines à travers le monde. Donc, nous n’avons pas la possibilité de remettre l’usine en forme et produire conséquemment pour faire face à toutes les contraintes.  Cependant, nous ne refusons pas de comprendre ou d’accéder à vos doléances. Mais donnez-nous le temps. A partir de ce temps, nous allons prendre toutes vos doléances en compte et on va travailler la main dans la main. »

Les gens ont dit non et non. « Ce que nous réclamons c’est ça ! » Les rencontres se tenaient dans le bureau du Préfet, dans la salle de réunion de la mairie, et même dans la salle de conférence de l’usine Rusal, avec toutes les parties. L’autorité et toutes les couches se sont bien employés pour ne pas que l’usine s’arrête. Mais les gens ont contraint les russes à arrêter l’usine. Voilà qu’aujourd’hui on ne voit aucun de ces principaux meneurs ici. Ils ont tous pris la tangente pour aller ailleurs.

Quelles ont été les conséquences socioéconomiques les plus remarquables dans la cité ?

Quand on parle de Fria, sa particularité, c’est cette usine. C’est la première usine d’alumine en Afrique. La préfecture a été créée parce que cette usine a existé. Si vous prenez territorialement la composition de cette préfecture, ce sont des zones prélevées des préfectures environnantes qui constituent l’espace préfectorale de Fria. Donc, l’usine est née, la Préfecture s’est créée après.

La vie de la population urbaine dépend à 80% de l’usine. Si l’usine s’arrête, ce n’est pas que le secteur économique qui est affecté, mais tout s’arrête, socialement, même sur le plan sanitaire. Je ne dis pas que les gens ne mouraient pas à Fria. Mais ce temps d’arrêt de l’usine, ça a joué moralement sur la vie des gens, c’est de trop. Donc, il y a des conséquences économiques, sociales, financières, sanitaires, etc. les jeunes qui ont les possibilités de se faire employer ailleurs, beaucoup ont quitté Fria. Tout ça constitue des conséquences de l’arrêt de l’usine. Les conséquences sont immenses. C’est ce qui a fait que beaucoup de travailleurs se sont reconvertis en agriculteurs. Dans les temps, on disait que Fria est une zone seulement minière, mais aujourd’hui l’exploitation agricole bat son plein ici. La production agricole est abondante maintenant.

Malgré le retour de l’exploitation minière, ces exploitants qui ont pris goût dans l’agriculture ne vont pas s’arrêter parce que ça rapporte aussi. Grâce à la force du pouvoir central, nos magasins sont remplis d’engrais. Il n’y a pas encore longtemps, on a reçu 80 tonnes d’engrais qui se trouvent stockés dans les magasins. Ce sont les anciens stocks qu’on est en train de dégager déjà. C’est aussi un avantage pour la population.

Aujourd’hui, l’espoir est en train de renaître au sein de la population. Quelles précautions avez-vous prises pour éviter les mêmes conséquences au futur ?

Pour garantir maintenant ce que nous avons à la main, nous demandons à la population de vivre dans la paix et la quiétude. Que cette population vive dans la paix sans créer de problèmes à personne, notamment à nos partenaires de Rusal, et qu’elle respecte les conventions signées par les deux parties. Sachez que, ce que nous avons vécu et que nous vivons maintenant, personne ne s’y attendait. Heureusement, avec l’engagement des hautes autorités les partenaires sont revenus. Je ne vais pas fréquemment à l’usine, mais quand vous y allez, vous y trouverez du renouveau. Depuis 2017, Rusal a importé du matériel pour rééquiper l’usine.  Nous pensons que la production qui commence, reprendra avec force. C’est pourquoi l’autorité préfectorale a fait asseoir un comité préfectoral de gestion des contentieux. Ce comité est présidé par le secrétaire général des collectivités que je suis.  Parce que les conflits ne finissent pas entre les populations riveraines et les partenaires dans l’exploitation.

Ce comité a pour rôle de veiller sur tout ce qui pourrait amener des conflits d’incompréhension entre les deux parties. C’est pourquoi ma commission et moi-même sommes très vigilants. Parfois, les déplacements nous les faisons avec Rusal. Des cadres de Rusal sont membres de la commission, et certaines directions préfectorales comme la chambre d’agriculture, la direction de l’environnement le sont aussi. Le directeur préfectoral de l’environnement est le rapporteur de la commission. Dès qu’on constate une plainte déposée par une localité ou par Rusal contre une localité, nous bondissons pour connaître les tenants et les aboutissants et examiner avec beaucoup de précisions. Mettre les résultats à la disposition de Rusal à travers Mme le Préfet. Tout cela pour éviter des frustrations.

Est-ce que Rusal s’acquittait de ses taxes pendant la crise ?

Oui, pendant la crise, Rusal s’acquittait de ses taxes. Mais les taxes étaient revues à la baisse. Mais ça a été compris parce que cet examen a été fait au niveau national entre le département des mines et Rusal. C’est le résultat de cet examen qui a été amené à la Préfecture. Puis ce que Rusal elle-même traversait une conjoncture particulière, il a été examiné au niveau central pour ramener un peu à la baisse les taxes en attendant le redémarrage de l’exploitation. Et ce redémarrage est prévu pour avril 2018.

Quelle est la leçon principale que vous avez tirée de la crise à Fria ?

De cette expérience, nous avons tiré une conclusion très triste. Sans l’implication personnelle du chef de l’Etat, Rusal serait définitivement partie de la Guinée. Mais il s’en est impliqué. Il a fait des déplacements ici, il a envoyé son premier ministre d’alors. Il est venu promettre aux populations de Fria, dans les négociations en cours entre les deux chefs d’Etat, que Rusal reviendrait. Mais c’était un rêve pour tout le monde. Voir cela se réaliser, c’est déjà un espoir. Parce qu’on a maintenant Rusal dans le sens de la bonne collaboration. Ce que nous pouvons dire, comme nous l’avions fait au départ, les autorités préfectorales veillent au grain sur la situation pour ne plus recommencer ce que nous avons connu. C’est pourquoi le comité a été mis en place pour éviter tout conflit qui amènerait un choc entre les deux parties. L’autorité préfectorale sous le leadership du préfet, nous nous employons littéralement dans ce sens. Dès que nous apprenons qu’il y a un conflit quelque part, nous bondissons très rapidement pour faire taire toutes velléités.  Ça fait partie de notre mission principale. Mais ce n’est pas notre seule mission.

Entretien réalisé par Aliou BM et Mamadou Diallo

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