Compensation des impactés des projets miniers : ‘’chaque société  a une grille différente de l’autre’’ Fara Nestor Leno

Pendant cette phase, une commission mixte composée d’acteurs locaux, des autorités ainsi que des sociétés minières  est mise en place. Celle-ci œuvre pour le rétablissement des droits des citoyens impactés, histoire d’amoindrir les dégâts sur les sites miniers.  Pour avoir d’amples informations sur le fonctionnement, le rôle   et la méthode de compensation, Action Mines Guinée a rencontré à Sangaredi,  le président de ladite structure, en l’occurrence M. Fara Nestor  Leno. Lisez …….

Je suis Fara Nestor Leno, ingénieur pédologue, chef service développement rural, également président de la commission  évaluation, dénombrement et compensation des communautés affectées par les activités des sociétés minières à  Sangaredi depuis 5 ans. En dehors de ça, je suis membre de l’observatoire national des 92 comités de concertation des localités minières au niveau national (CCLM).

Parlez-nous du rôle de la commission d’évaluation, dénombrement et compensation que vous dirigez ?

C’est une commission qui travaille avec les sociétés minières et les communautés. A chaque fois qu’une société a besoin d’aller mener des activités sur le terrain, elle adresse un courrier au maire ou au sous-préfet  demandant de mettre à leur disposition certains membres de notre commission pour effectuer une mission de  travail avec eux. Arrivée sur les sites, on fait ensemble l’inventaire des arbres fruitiers, les plantations, les potagers, les cases ou maisons et tous les autres  biens des citoyens dans le cadre de la compensation. Après l’inventaire, on remet le document à la compagnie minière, qui, à son tour  procède à la compensation conformément à  une grille, que chacune d’entre elle a établi. Après, le dossier est mis à notre disposition.

Donc, vous êtes l’intermédiaire entre les sociétés minières et les communautés ?

Interface, c’est trop dit, parce que dans chaque société minière, il y a un  département relation communautaire. En principe, ce sont eux qui font  l’interface.  Mais nous, nous sommes que  des représentants de l’Etat vers les citoyens, pour  témoigner sur les travaux entrepris par le département des relations communautaires qui s’inscrivent  dans le cadre de la maintenance de la bonne cohabitation entre les deux entités (société minière et communautés). Lorsque les relations communautaires veulent faire des concertations publiques  ou des inventaires avec les communautés, ils viennent nous rencontrer pour qu’on le fasse  ensemble.

La  commission que je dirige est mixte et grande. Elle est composée du  responsable de développement rural, du chef service habitat, du chef du district concerné, du représentant des  communautés  impactées, les victimes ainsi que les sociétés minières.

Parlez-nous des difficultés que vous rencontrez dans le cadre de la réalisation de vos activités  de cette commission

Les difficultés majeures que nous rencontrons, c’est d’abord la non-délimitation des plateaux d’exploitation. Quand je prends l’exemple sur la compagnie des bauxites de Guinée (CBG), qui a un permis d’exploitation, ils ont la concession. Dans celle-ci, il y a des communautés qui y habitent. La société n’a besoin que le sous-sol, qui est la bauxite, mais tout ce qui est en surface, c’est pour les citoyens. Alors l’une de nos difficultés, c’est le fait que les gens n’ont pas délimité les zones, pour dire que voilà, la zone que nous avons besoin. Et les communautés évoluant parallèlement sur les mêmes sites, tous les jours c’est des problèmes. Ça c’est dans le cadre de l’exploitation minière. Mais dans le cadre de la dégradation de l’environnement, les entreprises minières sont les véritables destructrices de ce domaine. Elle ne laisse ni tête de source, ni cours d’eau, des champs agricoles, le couvert végétal et tant d’autres.

Actuellement, il y a des villages qui sont très enclavés, ils n’ont ni route, ni eau encore moins des champs  agricoles. Voilà des gens qui sont emprisonnés par les mines, c’est le cas de Boundouwadé où la CBG est partie dans le cadre de sa concertation publique, construire une école de trois classes, un poste de santé et un forage, pour ce pauvre village. Mais avec quelle population ? Il y a six ans, depuis qu’ils ont construit et il n’y a personne pour étudier, aussi pour les autres infrastructures.  Le dynamitage est également l’un des facteurs qui créent des problèmes dans ces zones minières.

Avez-vous une grille standard de compensation ?

Oui, il y a une grille. Mais la grille nationale date de 2008. Paradoxalement, elle est tellement petite de telle sorte  qu’on ne peut la présenter à une victime, parce que ça irrite. C’est pourquoi, chaque société a produit une grille conformément aux normes internationales et nous avons comparé avec la nôtre, on n’a trouvé une très grande différence. Notre souhait c’est d’avoir une grille émanant de l’Etat et qui sera appliqué à toutes les compagnies minières.

Après l’inventaire, combien de temps prendra le processus de compensation?

A la CBG par exemple, une fois sur le terrain avec leurs agents, on demande si c’est  une route de 20 mètres qui doit passer dans une plantation. On prévoit 100 mètres, pour permettre aux machines de bien faire leur travail. Et dans l’emprise on fait l’inventaire au tour de ça.  A ce niveau, la société paie  tout en fonction de 4 catégories, à savoir des plantes  moins d’un an, en végétation, en production et en maturité pleine. Chaque catégorie a  son prix unitaire. En 2006,  la Guinea Alumina Corporation  (GAC) et Cobad ont la même grille, parce qu’elles ont  la même population. Par contre, la CBG a une grille différente des autres, qui date de 2015.

Le timing de décaissement des fonds  varie en fonction des sociétés : pour la CBG par exemple, le processus est lent. Ça peut prendre un  à trois mois avant la mise à disposition de l’argent des victimes. Elle est la seule qui retarde trop, parce qu’elle a un département compensation qui reçoit le dossier où tout est calculé. Il le remet à leur responsable juridique, qui, lui aussi vérifie avant d’autoriser le paiement. Parfois c’est suite à des manifestions des victimes, que les chèques sont mis à la portée des citoyens concernés.

Parlant spécifiquement de Cobad, il y a des gens qui sont furieux de la manière dont cette société procède à la compensation, notamment le faite que, d’autres arbres fruitiers ne sont pris en compte ainsi que des champs. Que savez-vous de cette situation ?

Bien sûr, hier j’ai passé toute la journée dans le village de Boundoufoulasso. Les gens sont partis dans cette  zone, alors qu’ils savent bien il y a une commission instituée depuis 4 ans et qui travaille avec les communautés, mais il y en a qui s’entête en prenant des machines pour délimiter. Or on les avait dits de ne pas le faire en tant qu’entreprise au risque de rentrer dans le domaine des citoyens. Sinon, vous serez obligé de  compenser, ce qui constitue un avantage pour les riverains, parce qu’ils savent la commission était passée. La société a pris des machines pour procéder au décapage pour dire que c’est à partir de là qu’on  s’arrête pour délimiter le plateau. C’est pourquoi, on est allé hier faire l’inventaire de  tous les champs défrisés,  peut-être c’est  de ça qu’on vous a parlé. Cet inventaire, il faut le compenser, si c’est en ce moment que la société a besoin de travailler là-bas. On mesure la superficie à décaper et le mètre carré est compensé à 5000 francs guinéen. On multiplie le champ à compenser par le nombre de mètre, c’est ce résultat qu’on donne à la personne. On tient des consultations publiques avant les opérations et les représentants des communautés font eux-mêmes leur calcul.

Qu’en est-il de la préoccupation des communautés qui demandent la compensation des arbres fruitiers sauvage ?

Les arbres fruitiers naturels sont pour l’Etat. Cependant une plante fruitière qui se trouve dans une plantation ou dans un champ de quelqu’un, comme le néré, le Karité et autre qui n’a pas été coupé, on le compense. Mais si c’est dans la nature, on ne compense pas. C’est pourquoi d’ailleurs les sociétés prennent les permis de défrisement délivrés par la direction nationale des eaux et forêts au ministère de l’environnement où elles paient ces taxes.

Le néré est-il compensé au même prix qu’un manguier ?

Pas le même prix, mais tout est compensé. Vous verrez dans la grille, même la calebasse.

Dans les villages à  relocaliser, est-ce que vous avez cherché à savoir si les communautés sont d’accord aux conditions établies  par les sociétés ?

Il y a beaucoup d’ONG comme vous qui font la sensibilisation  dans ces zones, également des bureaux d’études. A Hamdallaye par exemple, il y a des problèmes liés à la lenteur de la réinstallation.

Est-ce que Cobad a des villages à relocaliser ? 

Non, elle n’a pas de village à réinstaller pour le moment.

En tant que spécialiste de ce domaine, quel appel avez-vous à lancer à l’Etat, aux communautés et aux sociétés minières ?

D’abord à l’Etat, c’est d’harmoniser la grille applicable à toutes les sociétés. Parce que ça créer des conflits. Vous imaginez celui qui détruit, c’est celui-là aussi qui vient proposer de grille de compensation. Comme s’il n’y a pas d’arbitre, ce n’est pas logique.

Pour les sociétés minières, c’est de prendre toutes les dispositions pour la délimitation de leur zone d’exploitation. Parce qu’elles sont avec des communautés qui réduisent la superficie. Aujourd’hui, ça empêche les citoyens de construire de belles maisons, même si c’est compenser, mais la valeur n’est pas la même.

Le troisième appel, c’est d’inviter les sociétés à s’impliquer davantage dans l’employabilité des jeunes, compte tenu de la destruction de l’environnement. Ça favorise la bonne cohabitation. Le vieux qui a perdu son champ et sa plantation n’est pas employable dans l’entreprise, mais si son fils est embauché, ça pourrait amoindrir les conflits et consoler cette famille.

 

Interview réalisée par Mamadou DIALLO et Mamadou Oury Bah 

 

 

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